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« Compassion et tolérance ne sont pas des signes de faiblesse mais de force. »

Passage de la flamme olympique à Paris : nouveau témoignage.

23 avril 2008

H.N.S Info 21 avril 2008 http://www.hns-info.net/article.php3?id_article=14073

Un rendez-vous discret sur une place parisienne. On peaufine les détails de l’action tout en marchant vers un deuxième, puis un troisième rendez-vous. Nous sommes une trentaine de militants pro-tibétains, tous motivés pour manifester sur le passage de la flamme olympique et son escorte de soldats d’élite chinois en survêtements.

L’objectif est de former une chaîne humaine sur le trajet, assis au milieu de la chaussée, sans violence évidemment. Derniers préparatifs, nous convenons du lieu de l’action et nous nous séparons en petits groupes pour ne pas attirer l’attention de Big Brother. Parmi nous, le Tibétain venu d’Australie qui a attrapé la torche à Londres la veille. Malgré nos précautions, on remarque 3 personnes qui nous suivent et semblent parler à leur manche : déjà des policiers en civil. Nous nous dispersons pour les semer, on ne les voit plus. Nous imaginons leurs collègues nous suivant derrière les caméras de surveillance.

Chemins détournés pour arriver sur place, près du pont du Garigliano à la sortie du tunnel André Citroën ; un emplacement où la route se rétrécit, plus facile à bloquer. Les véhicules publicitaires des sponsors des JO sont déjà passés, le cortège de la flamme ne va pas tarder. Tout le monde est en position, autant que possible, de chaque côté de la chaussée. Quelques chinois avec des drapeaux rouges également, un peu plus loin. La police est là aussi en nombre, comme on pouvait le craindre. Mais ils ne peuvent ériger une barrière humaine tout le long du trajet. Un policier ou CRS tous les 2 mètres, faisant dos à la route pour veiller au grain. Ne pas attendre que davantage de policiers arrivent. Les motards passent, suivis par des véhicules de police en nombre. C’est le moment.

Je m’élance sur la chaussée. Après quelques mètres à peine, je suis agrippé par deux policiers sans avoir eu le temps de déployer mon drapeau tibétain. Tout va très vite : je suis projeté au sol, contre le marchepied d’un camion de CRS. J’entends à peine les cris « Liberté pour le Tibet » des autres militants qui s’élancent sur la chaussée ; je suis frappé violemment à la tête par les CRS. Allongé au sol, les coups pleuvent. Coup de la main puis coups de pied à la tête, je proteste « Hé on tape pas, là ! ». Je compte deux, trois coups, je ne compte plus. Je suis sonné. Etant allongé au sol et non-violent, pourquoi continuer à me frapper à la tête ? Embrumé, un monde me sépare du CRS qui me passe à tabac. Il frappe avec le plat de sa botte, pour ne pas laisser de traces. Tout autour, c’est le chaos. Je le verrai sur les vidéos. Les tracts volent. La police est dépassée par l’événement, ne sait où donner de la tête. Vingt militants se font rapidement plaquer au sol, les uns après les autres. Quelques-uns parviennent à s’agripper les uns aux autres, compliquant la tâche de la police. Je demande à un gradé « C’est vous le responsable ? J’ai été frappé à la tête, c’est normal ? » Pour seule réponse : « Vous vous expliquerez plus tard ».

Je saigne du front. Nous sommes menottés puis « téléportés » un à un par quatre policiers chacun, au bord de la route le long d’une palissade. Il semble que nous avons réussi notre coup. J’apprendrai plus tard qu’au même moment, la milice chinoise en survets éteignait la flamme et se réfugiait dans un bus. Le cortège, craignant une embuscade, est même resté longuement bloqué dans le tunnel.

La police nous encercle. Elle semble douée pour jouer les gros bras, arracher les drapeaux tibétains et taper à l’aveugle sur des manifestants, mais pas tellement pour attacher les menottes en plastique. Les mains dans le dos, je parviens à me détacher sans attirer l’attention, et à saisir un fumigène (une fusée de détresse) dans ma poche de veste. J’en dévisse l’embout, derrière mon dos, et attends le moment opportun. La flamme de la liberté. La police qui nous encercle a une réaction étonnante, alors que je ne représente pas de danger : plusieurs policiers me sautent littéralement dessus, alors que je suis assis au sol et pointe le fumigène rouge vers le ciel. S’en suit une confusion totale, à l’issue de laquelle ils attrapent le fumigène et me plaquent au sol.

Un policier me dit avoir été brûlé et m’annonce qu’il porte plainte contre moi. On l’entend dire « j’ai envie de l’étrangler ». Charmant. Nous sommes à nouveau plaqués contre la palissade, la flamme officielle arrive sans que nous ayons encore été évacués. Elle passe, portée par un relayeur en chaise roulante, entouré de dizaines de policiers et de la milice chinoise en survets. Craignant des violences contre la flamme, les organisateurs chinois ont modifié l’ordre des relayeurs et l’ont confiée à un porteur handicapé. Une occasion pour leur propagande de dénoncer les manifestants tibétains s’ils s’en prennent à un handicapé. Les slogans « Liberté pour le Tibet » fusent de partout. La police nous pousse violemment contre la palissade. Des tracts volent vers la flamme.

Nous sommes vingt manifestants évacués dans un car de police. Nous y trouvons trois Tibétains arrêtés plus tôt. L’un d’eux, projeté sur le sol par la police, a la lèvre en sang et une dent cassée. Le car suit lentement le trajet de la flamme. Trois quarts d’heure plus tard, tous les manifestants sont libérés... sauf moi. Je suis hors-jeu, mais les autres peuvent continuer à manifester sur le trajet.

Je suis placé dans une camionnette, avec trois autres personnes. L’une d’elle a eu le tort de refuser de cesser de brandir un T-shirt de RSF, à une centaine de mètres du chemin de la flamme. L’autre est un monsieur à l’air respectable, âgé de soixante quatorze ans, fonctionnaire décoré de l’ordre national du mérite. Pour défendre un manifestant s’étant fait arracher son drapeau, il a porté la main sur un policier. Il est en sale état : il ne peut plus marcher, se plaint du dos, on doit le porter.

Menottés au commissariat central du quinzième, les pompiers viennent nous examiner. En plus de la plaie et d’une bosse à la tête, j’ai la tête lourde, bourdonnante, des douleurs aux cervicales et ne peux ouvrir la mâchoire sans une sérieuse douleur. Un Officier de Police Judiciaire (OPJ) me tend une convocation pour une audition le lendemain. Je suis emmené à l’hôpital. Les pompiers me mettent une minerve et me transportent en fauteuil roulant, puis en civière. A l’hôpital, j’entends que le docteur vient de voir un policier brûlé au cou par un fumigène. Le fumigène, c’est moi. Le docteur amusé me rassure : le policier n’a qu’une brûlure superficielle, au premier degré. Il a demandé 3 jours d’ITT, n’en aura aucun et a pu rentrer chez lui avec un peu de pommade.

Aux Urgences, je suis examiné, on me fait des radios, de face, de côté, bouche fermée, bouche ouverte. Dans le couloir, minerve autour du cou, ma civière croise une autre civière. C’est un journaliste cameraman de France 2 qui a été assommé par la police. Il est carrément tombé inanimé une dizaine de secondes. Comment la police a t-elle pu être aussi violente, malgré la présence des caméras ? Et surtout, contre des journalistes ? Je n’ai pas de fracture visible, mais les articulations de ma mâchoire ont morflé. On me prescrit des médicaments ; on m’explique qu’ayant été victime d’un traumatisme crânien, je dois rester sous la surveillance d’un proche pendant au moins 24 heures. Après quelques heures d’hôpital, je suis libéré dans la soirée.

Je dors mal, craignant l’hémorragie interne. Le lendemain, je suis convoqué au commissariat pour être auditionné. Entre temps, le journal télévisé de 20H de France 2 a montré les images de mon arrestation et du fumigène. Je me dis qu’il y a vraiment peu de chance que je sois mis en garde à vue, la France entière ayant pu voir les policiers se ruer sur moi ! S’ils ne l’avaient pas fait, personne n’aurait été brûlé.

Le policier a porté plainte. L’OPJ n’a pas vu le JT de France 2. Il n’a qu’une pile de PV présentant la version de la police. Il ne connaît pas encore ma version. Il me signifie immédiatement la garde à vue, et m’informe de mes droits. Il me demande si j’ai déjà été en garde à vue. Oui, je l’ai été il y a 2 ou 3 ans. Il le sait bien, je suis dans le STIC, le fichier informatique des infractions constatées. C’était en 2005, lorsque l’inscription « Liberté au Tibet » avait été faite devant le consulat de Chine. Cette fois encore, je suis fouillé, déshabillé partiellement, on m’enlève tous mes effets personnels, ainsi que ma ceinture et mes lacets, et on me place au sous-sol dans une cellule de 2 mètres sur 2, sous l’œil vigilant de 2 caméras. Je suis seul à tourner en rond, avec comme seule distraction les cris des autres détenus. Il y a quatre cellules, tout à l’heure ils seront 3 par cellule.

On vient me chercher enfin. L’OPJ a pu appeler l’avocat que je lui ai désigné, ainsi que le substitut du procureur. Et surtout, il a pu demander autour de lui, ses collègues ont vu le JT de France 2. Merci les caméras. Ma version devient crédible.

On me prend les empreintes, chaque doigt, deux fois. J’ai aussi droit à la photo de face et de profil, avec un numéro de matricule marqué sur une ardoise.

Lors de l’audition, où tout doit être mis par écrit, je peux décrire toute la scène. Notamment à partir du moment où, jeté au sol, j’ai été violemment frappé à la tête. Je n’épargne aucun détail. J’explique ensuite ma surprise au moment où les policiers se sont jetés sur moi pour saisir le fumigène. Pourquoi y auraient-ils vu un danger, alors que ce genre de fumigène est courant dans les stades et les manifs ? Je sais aussi, grâce au docteur, que le policier n’a qu’une brûlure superficielle. L’OPJ me demande d’où vient le fumigène. Je l’ai acheté il y a des années ; il remarque le prix en francs sur le sachet saisi par la police.

L’avocat ne peut pas se déplacer avant plusieurs heures, et je ne demande pas à retourner à l’hôpital, pour éviter d’avoir à passer la nuit en garde à vue. L’OPJ me demande de collecter des vidéos montrant la scène du fumigène, et m’informe que je serai convoqué pour une confrontation avec le policier brûlé. Au vu des vidéos, voilà qui promet d’être cocasse, s’il maintient sa version des faits. Je suis relâché dans la soirée, après seulement un peu plus de 3 heures. Mon portefeuille a été vidé, inventorié, je récupère mes affaires en vrac dans une caisse, sans les drapeaux tibétains.

J’ai appris que les médecins qui m’ont examiné à l’hôpital ne sont pas reconnus par la justice. Seul moyen de justifier une plainte de ma part pour l’agression que j’ai subie, je dois voir sans traîner l’Unité Médico Judiciaire. Le lendemain, je repasse donc pour la troisième fois au commissariat, pour obtenir le papier « réquisitionnant » un médecin de l’UMJ. Muni de ce papier, je pars vers l’Hôtel Dieu ; le papier mentionne l’enlèvement d’un cadavre de 33 ans. N’étant pas encore mort, cela ne me concerne pas. Demi-tour pour récupérer le bon papier. La police apprécie la plaisanterie. Le docteur qui m’examine ne connaît pas la cause tibétaine. Je lui explique. Il comprend et constate mon état. Après deux jours, j’ai encore la tête lourde, des douleurs, des fourmillements, des courbatures, et un œil au beurre noir en formation. Il m’accorde 2 jours d’incapacité totale de travail (ITT).

Sur les vidéos, on reconnaît les CRS qui m’ont frappé à la tête. Je suis encore choqué de leur comportement inadmissible, alors que j’étais à terre et sans défense. Je remarque que c’est la même fine équipe de CRS qui a assommé le journaliste de France 2. Frappé à la tête et à l’épaule par 3 policiers, il ne peut plus porter de caméra pendant un moment. Il a porté plainte dès le mardi et une enquête de l’IGS, la police des polices, est en cours, sur les actions musclées de la police. La ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie, penaude, a également ordonné une "enquête administrative interne" au sujet des drapeaux tibétains confisqués.

Mais le plus grave, ce sont les autres blessés. Norbu, un Tibétain, les lèvres en sang, une dent cassée. Un autre Tibétain, Gyaltsen, qui manifestait à l’Hôtel de Ville, a le pied cassé par la police. Il ne peut plus marcher, et est en arrêt de travail au moins jusqu’au 22 avril. Affaire à suivre !

Christophe

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