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« Si nous voulons contribuer à l’avènement d’un avenir plus heureux, plus stable et plus civilisé, chacun de nous doit cultiver un sentiment sincère et chaleureux de fraternité. »

Entretien avec le Dalaï Lama à Francfort sur le Main

18 septembre 2017

Par Marie Holzman

France-Tibet, 14 septembre 2017 - Invité par la Tibet House Trust à parler à Francfort sur le Main, du 12 au 14 septembre 2017, dans le contexte d’une réflexion sur une éthique mondiale, le Dalai Lama a pris le temps de rencontrer, en petit comité, une trentaine de personnes sollicitées par les responsables de l’Administration tibétaine en exil. Comme le fait souvent Sa Sainteté le Dalai Lama, la rencontre visait surtout à poursuivre le dialogue avec des membres de la société chinoise, aussi bien Han que Mongols ou Ouighours. Quelques sinisants avaient été également invités, dont j’ai eu la joie de faire partie !

La rencontre s’est déroulée à l’aube dans un endroit surprenant : un hôtel cinq étoiles aménagé dans le château de Kronberg, construit à la fin du XIXème siècle dans le style néogothique pour l’impératrice douairière Victoria de Prusse, et son époux l’empereur Frédéric III. C’est dire si le cadre lourdement chargé de portraits accrochés aux tentures, de lustres, de statues de bronze et de fauteuils damassés se prêtait assez peu à une discussion sur le détachement et la frugalité… L’emploi du temps chargé du Dalai Lama n’a pas permis d’échanger pendant plus d’une heure mais à chaque thème abordé, le Dalai Lama a répondu sans hésiter, avec sérieux, avec à propos et fermeté, tout en ne se départant pas de son humour légendaire.

 En introduction, le Dalai Lama a évoqué le rêve d’une Chine qui pourrait s’inventer autour d’une véritable république fédérale où Han, Tibétains, Mongols et Ouighours pourraient cohabiter dans le respect mutuel. Il a évoqué une rencontre avec la chef du mouvement ouighour en exil, Mme Rebiyah Kadeer, peu de temps après son arrivée aux USA, en se souvenant qu’il l’avait convaincue de renoncer à ses idées indépendantistes, trop peu réalistes, pour s’orienter plutôt vers une forme de cohabitation pacifique. Le Dalai Lama affirme que Rebiyah Kadeer a tempéré son discours après cette rencontre.

La première question a été posée par Mme Liao Tianchi, l’actuelle présidente de la branche chinoise du Pen Club International. Elle a évoqué le durcissement du régime de Xi Jinping, les violations des droits de l’homme de plus en plus fréquentes et cruelles et demandé comment, dans un tel contexte, on pouvait encore appliquer la « Voie du Milieu » prônée par Sa Sainteté.

La réponse a été assez détaillée : « D’après moi, Xi Jinping éprouve des idées positives à l’égard du Tibet, mais il s’est heurté à une opposition plus violente que prévu au sein du système communiste lorsqu’il les a émises. Le Bureau Politique va sûrement évoluer après le 19 ème Congrès qui va se tenir en octobre. Nous assisterons peut-être à de grandes transformations. Une génération de leaders plus ouverts, réformistes risque d’arriver au sommet. Dans ce cas-là, la Voie du Milieu pourra aider à résoudre les problèmes au Tibet.

Partout où je vais, j’essaye de rencontrer de jeunes Chinois qui font leurs études à l’étranger, en Amérique, en Australie, partout. Quand ils entrent dans la pièce, ils ont le visage fermé et ne veulent pas se faire photographier à mes côtés. Mais quand l’entretien se termine, ils sourient et courent tous se mettre autour de moi pour la photo.

Il y a sept milliards d’êtres humains sur cette terre, et, parmi eux, la proportion de dirigeants, de dictateurs, est minime. La plupart sont des gens simples, de bonne volonté, et c’est sur eux qu’il faut s’appuyer pour faire évoluer la situation. De toute façon la Chine et le Tibet ont une histoire commune depuis de nombreux siècles. Il est même arrivé qu’à certains moments les Tibétains sont descendus de leur Himalaya pour la Chine et le Tibet ont une histoire commune depuis de nombreux siècles. Il est même arrivé qu’à certains moments les Tibétains sont descendus de leur Himalaya pour subjuguer les Han, comme sous les Tang. Mais, globalement, ces deux peuples ont entretenu des relations fraternelles. Le parti communiste n’est vieux que de 70, 80 ans. Il ne faut pas perdre de vue la perspective du temps long !

Maintenant je me concentre sur ces rencontres avec des Chinois issus de la société civile. J’ai rencontré des Professeurs de l’Université Qinghua, lorsque j’étais à Princeton pour des discussions scientifiques. Qui sait, je serai peut-être invité à parler à l’Université Qinghua à Pékin un jour ?

Nous avons beaucoup à apporter à nos amis chinois. Nous pourrons leur montrer comment nous avons préservé la culture tibétaine, et inviter des Chinois à venir à Dharamsala pour apprendre de nous. Et puis, nous pourrons aussi accueillir des moines bouddhiques, qui sont de plus en plus nombreux en Chine. Nous le ferons sur un terrain neutre, comme à Bodgaya en Inde par exemple. »

Xie Haiming, un Mongol exilé en Allemagne depuis des dizaines d’années a pris la parole en se lamentant : « Les Chinois nous tuent. Ils détruisent notre environnement, nos troupeaux en pratiquant l’extraction minière partout. Nous avons été massacrés en masse et ne pouvons plus nous défendre. J’ai besoin que vous me donniez de l’espoir. »

Le Dalai Lama : « La violence est mauvaise conseillère. Elle mène à la guerre, qui ne résout rien. Il faut choisir d’autres méthodes. Il y a longtemps, Deng Xiaoping a ouvert la voie. Mon frère aîné est allé à Pékin pour le rencontrer. Il a parlé avec lui pendant une heure. Les horreurs du passé ont été évoquées par des Tibétains résidant en Chine. L’un d’eux était ulcéré, mais il a reconnu que s’il se battait avec un Han, à un contre un, il serait vainqueur. En revanche, à un contre mille, il serait massacré. Mon frère lui a dit : « Nous devons chercher à devenir amis avec les Han. Rester ennemis ne mènera nulle part. »  Marie Holzman : Lorsque j’ai évoqué la mort du Prix Nobel de la Paix Liu Xiaobo en juillet dernier puis sa disparition rapide de la surface de la terre avec la dispersion de ses cendres dans la mer, j’ai demandé au Dalai Lama s’il pensait que l’érection de statues de Liu Xiaobo dans des villes diverses, et par exemple Dharamsala, était une bonne idée, il a réfléchi : « Il serait difficile de cerner le sens politique de la présence d’une statue de Liu Xiaobo à Dharamsala. En revanche, ce serait une très bonne idée si les Chinatown du monde pouvaient dresser ces statues dans de nombreux pays. » Enver Can, de la Ilham Tohti Initiative, a également évoqué le décès de Liu Xiaobo pour rappeler que d’autres prisonniers politiques, tels Ilham Tohti, risquaient de connaître le même sort si le monde extérieur ne faisait pas pression sur le PCC en exigeant leur libération. Le Dalai Lama l’a approuvé avec gravité.

Un moment de détente a été créé par la question d’un jeune homme occidental qui a confié au Dalai Lama son vif désir de parvenir à une certaine sérénité mentale grâce à la méditation, et son regret de progresser si peu.

« J’ai beau être le Dalai Lama, a répondu le chef spirituel, je crois bien que j’ai mis soixante ans à parvenir à calmer mes émotions. Je crois que j’y suis à peu près parvenu, grâce à un travail assidu, long et quotidien. Calmer le mental, développer la sérénité est beaucoup plus difficile que de s’envoler sur une autre planète. Dans un cas, il suffit de faire des recherches scientifiques pendant une dizaine d’années, puis de s’entraîner un peu physiquement, mais dans l’autre, il n’y a aucune fusée qui soit capable d’envoyer votre esprit vers le Nirvana ! Ne renoncez pas. Pratiquez. Soyez patient » a t-il répété à plusieurs reprises au jeune homme bouleversé.

Puis le plus célèbre moine de la planète est parti dans un grand cortège de voitures noires vers Francfort, entouré par quelques dizaines de membres de son entourage, son beau-frère, ses nombreux représentants en Europe, et ses gardes du corps.

Marie Holzman est une sinologue spécialiste de la Chine contemporaine et de la dissidence chinoise, enseignante de chinois à l'université, écrivain, journaliste et traductrice française.

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