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Le Dalaï Lama et la politique de réincarnation: la prochaine crise dans les relations sino-indiennes ?

18 décembre 2017

Par R. S. Kalha

France-Tibet, 14 décembre 2017 - L’immense influence du pouvoir spirituel de Sa Sainteté le Dalaï Lama a été particulièrement manifeste lors de sa récente visite dans différents monastères à Arunachal Pradesh. Les gens sont venus en masse, non seulement depuis les environs, mais d’aussi loin que le Bhoutan et les régions sub-himalayennes. Il ne fait aucun doute que les autorités chinoises en auront pris bonne note, car quelque opposition qu’aient pu tenter de manifester les Chinois, les messages contenus dans les sermons de Sa Sainteté le Dalaï Lama auront fait écho auprès de la quasi-totalité des Tibétains habitant le Tibet. Et c’est bien là que réside le nœud du problème. Quels que soient la pression politique et le développement économique mis en place par les Chinois, ils n’ont tout simplement pas été capables d’ébranler la foi durable des Tibétains dans l‘aura de Sa Sainteté le Dalaï Lama. Les Tibétains lui vouent une foi, une croyance et une confiance sans équivalents dans aucun endroit du monde.

Les autorités chinoises ont pris conscience du fait qu’à mesure que Sa Sainteté avance en âge, il s’écoulera peu de temps avant qu’ils ne soient confrontés au sujet délicat que constitue la réincarnation du 15ème Dalaï Lama.

Dans une réponse écrite la semaine dernière, le Ministre chinois des Affaires Etrangères a déclaré que la réincarnation du Dalaï Lama devrait se faire à l’issue des rituels religieux, des règles historiques et des législations nationales. La réincarnation du Dalaï Lama devrait être conduite selon la tradition qui consiste en un tirage au sort devant l’Urne d’Or Shakyamuni dans le Temple de Dachau à Lhassa (Monastère du Jokhang). Le Ministre chinois des Affaires Etrangères a déclaré sans ambiguïtés sur plusieurs forums que le prochain Dalaï Lama ne pourra assumer sa fonction qu’avec leur accord (forme emphatique ajoutée) ; selon une pratique établie en 1793.

Le souci, c’est que personne ne les croit – de même que les Tibétains ne l’accepteraient pas – le prochain Dalaï Lama ne saurait être soumis à l’approbation de Pékin. Il pourrait donc en résulter une situation de crise, où l’on se trouverait en présence de deux Dalaï Lama, personne n’accordant la moindre attention à celui qui aurait été choisi par la Chine. Ce serait alors une perte de contenance humiliante pour les autorités chinoises. Il semblerait qu’elles aient d’ores et déjà identifié Gyaltsen Norbu – le Panchen Lama désigné par les Chinois – comme leur carte maîtresse pour imposer le prochain Dalaï Lama aux malheureux Tibétains. Le 10 juin 2015, le président Xi Jinpin a reçu Gyaltsen Norbu à Zhongnanhai, ce qui a été, pour ce dernier, l’occasion de jurer sa « loyauté éternelle » au Parti Communiste Chinois, tout autant qu’à Xi lui-même. Le Parti a aussitôt publié un Livret Blanc à l’occasion du 50ème anniversaire de la création de la Région Autonome du Tibet, dans lequel il exprime son vœu « d’identifier et de désigner le 15 ème Dalaï Lama ».

L’actuel Dalaï Lama est très ferme sur la question du prochain Dalaï Lama. Il a décrit la position chinoise comme « totalement absurde ». Dans une interview accordée en mars à John Oliver de HBO*, Sa Sainteté a déclaré : “En ce qui concerne ma propre naissance, la décision finale m’incombe, et à nul autre″. Sa Sainteté avait auparavant, le 24 septembre 2011, dans une déclaration publique sur la question, donné les explications suivantes :

″Quand j’atteindrai 90 ans, je consulterai les grands Lamas des Traditions Bouddhistes tibétaines, le peuple tibétain et toutes les personnes concernées qui suivent la tradition bouddhiste tibétaine et reconsidérerai la question de savoir si l’ Institution du Dalaï Lama doit être perpétuée ou non. C’est à partir de ces considérations que nous prendrons une décision. S’il est décidé que la réincarnation du Dalaï Lama doit continuer et s’il est nécessaire qu’un 15ème Dalaï Lama soit reconnu, la responsabilité en incombera prioritairement aux officiers concernés de la Fondation de Phodrang. Ils consulteront les principaux chefs du Bouddhisme Tibétain ainsi que les protecteurs de Dharma assermentés qui sont liés indissolublement à la lignée du Dalaï Lama. Ils devront chercher conseils et avis auprès de ces personnes et mener à bien les procédures de recherche et de reconnaissance dans le respect des traditions. Je laisserai à ce sujet des instructions écrites claires. N’oubliez pas que, en dehors de la réincarnation reconnue au moyen de ces processus légitimes, aucune reconnaissance ou acceptation d’un candidat choisi pour des motifs politiques, en particulier par la République Populaire de Chine, n’est possible.

Il ne fait aucun doute que les Chinois savent que la question du prochain Dalaï Lama aura des répercussions sur les relations sino-indiennes. Bien qu’au fil des ans l’Inde ait officiellement reconnu le Tibet en tant que région autonome chinoise, il subsiste, dans l’esprit des Chinois, des doutes quant aux intentions de l’Inde. L’intervention militaire chinoise de 1962 elle-même fut attribuée, non pas à une quelconque légitimité de la Ligne Mac Mahon, mais, ainsi que Mao le confiait en 1964 à une délégation népalaise, au fait que, “aux yeux du gouvernement indien, le Tibet leur appartient.″ En outre, la Chine a justifié l’intervention militaire de 1962 en soulignant que les cercles de pouvoir indiens avaient ″endossé la parure des impérialistes britanniques″ et avaient commencé à “considérer le Tibet chinois comme une sphère d’influence indienne″ [forme emphatique ajoutée]. Cette paranoïa chinoise à propos des intentions de l’Inde concernant le Tibet se poursuit encore, ainsi, chaque fois qu’une déclaration conjointe est envisagée, les Chinois insistent pour qu’une phrase affirmant que le Tibet fait partie intégrante de la République Populaire de Chine y soit intégrée.

En dépit des efforts considérables accomplis au cours des ans, la Chine n’est toujours pas parvenue à apaiser l’aspiration des Tibétains à une complète autonomie, ou même à l’indépendance. La Chine a tout essayé, de la répression brutale jusqu’aux avantages économiques ; pourtant, l’aspiration des Tibétains à leur indépendance ne s’est pas éteinte – à la grande colère des Chinois. La Chine est confrontée à une crise de crédibilité au Tibet, même après un demi-siècle de soi-disant « réformes démocratiques ». ll arrive que même les responsables chinois, dans des moments de grande sincérité, admettent qu’en dépit du succès de leurs mesures économiques, leur stratégie politique pour garantir la stabilité s’est soldée par un lamentable échec. Les Chinois ont reçu un vigoureux coup de semonce à la veille des Jeux de Pékin en 2008, quand des mouvements de protestation de grande ampleur sont survenus au Tibet. Les mouvements contestataires de 2008 au Tibet ont été les plus importants depuis l’exil du Dalaï Lama en 1959. Depuis 2009 plus de 150 Tibétains se sont immolés en signe de protestation contre l’occupation chinoise. Les actes de protestation tibétains prennent parfois des formes subtiles, telles que l’affichage du portrait du Dalaï Lama dans les salles de prière, les protestations écrites en vers et en musique ou le simple fait de se tourner vers le sud [vers Dharamsala où réside le Dalaï Lama], en présence de dirigeants chinois et de courber la tête dans une prière silencieuse. Rien n’irrite plus les dirigeants chinois.

La Chine prend conscience que la frontière sino-indienne est, dans les faits, dans sa plus grande partie une frontière indo-tibétaine, à l’exception d’une courte portion frontalière du Xinjiang. Aucune carte ancienne tibétaine ne montre la limite sud entre le Tibet et l’Inde. Pourtant la Chine cherche aujourd’ hui à embrouiller les choses, alors que sur la période s’étendant de 1911 à 1951 elle était totalement absente de la scène et que le Tibet n’était indépendant que de nom. Il n’y avait pas un seul soldat ou administrateur chinois au Tibet et aucun contrôle chinois effectif le long de la frontière indo-tibétaine. La Chine sait très bien que la grande majorité des Tibétains aspirent à un retour à cet état de fait.

L’histoire nous montre que l’Asie Centrale, avec le Tibet situé à son épicentre, a connu des bouleversements politiques sporadiques. Dans le passé, l’influence culturelle et religieuse du Tibet sur l’Asie Centrale était considérable. Et s’exerçait principalement au travers de l’aura du Dalaï Lama. Les conditions sont réunies pour qu’un différend éclate autour du choix du prochain Dalaï Lama. Il constituera, à coup sûr, un enjeu d’importance, dans lequel l’Inde est vouée à s’impliquer. En dehors de cette approche strictement religieuse, l’Inde sera tout aussi impliquée que la Chine, car il est hautement probable que le prochain Dalaï Lama se réincarne au sein de la communauté tibétaine résidant en Inde. Car après tout, c’est bien le 5 ème Dalaï Lama qui fonda un important  Monastère à Tawang, lequel est fortement lié au célèbre Monastère du Drepung à Lhassa.

R. S. Kalha est un ancien secrétaire au Ministère des Affaires Etrangères, en Inde.

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