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« Compassion et tolérance ne sont pas des signes de faiblesse mais de force. »

*Le tibet sous la botte*

29 juillet 2008

« On ne dit plus rien, sauf aux amis très sûrs... »
Ursula Gauthier
Le Nouvel Observateur
24 Juillet 2008

Patrouilles incessantes, contrôles d'identité à chaque instant,
mouchards, caméras de surveillance, micros-espions dans les rues :
quatre mois après la révolte du Tibet, le pouvoir chinois fait régner
à Lhassa, d'où les journalistes sont bannis, une paranoïa qui
rappelle les pires persécutions staliniennes, a constaté notre
envoyée spéciale Ursula Gauthier.

A Lhassa, les chauffeurs de taxi sont presque tous chinois, les
cyclopousses presque tous tibétains : c'est un des signes les plus
visibles de l'inégalité des statuts qui fait grincer les dents des
Tibétains. Mais depuis l'écrasement de la révolte du 14 mars et
l'imposition d'une loi martiale qui ne dit pas son nom, on n'entend
plus la moindre plainte. Il faut être fou, ou inconscient, pour
élever la voix. Ou ivre. C'est le cas de ce jeune homme qui prend un
taxi un jour de juin, trois mois après les émeutes. Il vient d'une
«bonne famille tibétaine», il est éméché et sans doute arrogant.
Sûrement trop confiant dans l'entregent de son père, haut cadre du
Parti. Il se répand en invectives contre ces Chinois qui se
conduisent au Tibet comme en pays conquis. En temps normal, le
chauffeur aurait fait profil bas, de crainte que le fils à papa ne le
prive de sa licence. Mais les temps ont changé. Le petit taxi
sichuanais s'arrête au premier carrefour et va se plaindre auprès des
soldats postés là comme à tous les coins de rue. Les militaires
foncent sur l'ivrogne. Malgré sa mise de /golden boy/ de la
nomenklatura, malgré le nom de son père qu'il hurle en chinois, ils
le jettent sur le pavé et s'acharnent sur lui à coups de botte -
jusqu'à ce que mort s'ensuive. Paralysée d'effroi, une foule immense
a suivi toute la scène, sans un mot, sans un geste.

Mission accomplie. Tout Tibétain, du haut en bas de l'échelle, sait
désormais qu'il risque la mort au moindre soupçon d'irrespect à
l'égard de la puissance chinoise. Lhassa doit oublier la dangereuse
audace des grappes de jeunes qui hurlaient d'excitation en arrachant
les grilles métalliques de la Banque de Chine, qui caillassaient les
camions militaires, incendiaient les commerces chinois et molestaient
leurs boutiquiers. Après avoir passé en boucle à la télévision les
images inouïes de ces jours de désordre et de rébellion, le pouvoir
veut maintenant imprimer la terreur dans les esprits.OAS_AD('Middle1');

La présence militaire est écrasante, les contrôles d'identité
incessants. Ne pas avoir ses papiers entraîne une arrestation
immédiate, parfois une disparition définitive. Car la lutte contre
les «éléments criminels» responsables des troubles de mars n'est pas
terminée. Une liste d'émeutiers recherchés est toujours affichée sur
des panneaux publics. Les contrôles visent surtout les grands
gaillards aux cheveux longs, au teint cuivré, portant un rosaire au
poignet, une turquoise au cou ou une dent en or : des Tibétains des
hauts plateaux, qui ont fourni le gros des insurgés de mars. /«La
plupart sont renvoyés dans leurs bleds/, souffle un habitant de
Lhassa sous couvert d'anonymat. /Ceux qui ont trempé de près ou de
loin dans les émeutes sont arrêtés, torturés, déportés. Une amie
chinoise, qui prenait le train quelques semaines après les
événements, a vu des centaines d'hommes blessés, claudiquant,
couverts de bandages sales, menottes, embarqués sur le train pour
Xining. De là, ils auraient été envoyés au Sinkiang, où se trouvent
les pires goulags de Chine. Les familles, des nomades ou des paysans
illettrés, n'osent pas demander des comptes...»

Cette chasse au faciès a vidé les rues de Lhassa des impressionnants
nomades couverts de bijoux qui faisaient tourner les moulins à
prières. Surtout fuir toute ressemblance avec ces fiers Khampas qui
ont osé se dresser contre les maîtres chinois. Exit la mode
«ethnique» qui avait cours chez les jeunes branchés de Lhassa. /«Plus
personne ne porte les cheveux sur l'épaule : trop dangereux/,
explique un musicien avec un rire amer. /On s'est tous rabattus sur
la coiffure déstructurée qui a cours chez les modeux Chinois...»/ En
priant pour ne pas s'attirer la suspicion des uniformes omniprésents.
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On ne peut faire trois pas sans tomber, à chaque carrefour, devant
chaque bâtiment officiel, chaque point sensible ou symbolique
(stations d'essence, postes, banques, etc.), sur des groupes de
soldats, l'air mauvais, déployés en éventail, fusils pointés vers
l'extérieur, doigt sur la gâchette. Dans toutes les rues et ruelles,
toutes les cinq minutes, une patrouille de militaires, visages
fermés, tenue léopard et gants blancs, défile au pas. Des camions
vert-de-gris sillonnent les avenues, exhibant leur cargaison de
/wujing/ (police armée) en attirail complet - casques, boucliers,
matraques, fusils... Les nombreuses casernes qui entourent la ville
sont-elles insuffisantes à loger cet afflux de troupes ? Les unités
militaires venues du Sichuan avec leurs véhicules briqués, leur
matériel dernier cri, occupent ostensiblement le Musée du Tibet, la
Bibliothèque du Tibet, désormais fermés aux visiteurs.

A cette mise en scène qui vise à frapper les esprits s'ajoute la part
immergée de l'iceberg : des milliers de mouchards, déguisés en
citoyens ordinaires, en nomades, voire en moines, épient les
conversations dans tous les lieux publics. /«On ne dit plus rien de
personnel, sauf aux amis très sûrs, dans des endroits très sûrs/,
avoue un Tibétain à mi-voix. /Prenez la place du Jokhang, le temple
principal : c'est le lieu le plus fliqué de la planète.»/ En effet,
il suffit de lever le nez : à côté des caméras de surveillance
classiques, les bâtiments qui bordent l'esplanade du majestueux coeur
de Lhassa ont reçu de nouvelles caméras sphériques plantées au bout
de longs bras horizontaux. Ce sont des /fish eyes/, capables de
filmer à 360°. Le bruit court que des «micros-zooms» ont été
installés, qui peuvent capter une conversation particulière à des
dizaines de mètres de distance.

De quoi créer une paranoïa qui rappelle l'époque des pires
persécutions staliniennes. Les gens simples sont ainsi persuadés que
les Chinois disposent de moyens techniques fabuleux. /«Quand les
fouilles des maisons ont commencé, ma nounou m'a confié en pleurant
qu'elle avait détruit les deux photos du dalaïlama qu'elle
possédait/, raconte une intellectuelle . /Pourquoi ne pas les avoir
cachées ? Parce qu'elle avait entendu dire que les Chinois avaient
une torche spéciale qui bipait et détectait les photos du dalaï-lama
les mieux dissimulées...»

Cette terreur extrême, frôlant l'irrationnel, explique peut-être en
partie l'absence de photos de la répression. Certes, lors des
fouilles, des contrôles, les forces de l'ordre ont spécifiquement
recherché les images, épluchant les ordinateurs, les cartes à mémoire
des mobiles, saisissant tout ce qui avait trait aux événements de
mars. Mais il faut aussi compter avec l'autocensure : /«Si quelqu'un
a eu le courage défaire des photos des tués, il lui en faut encore
plus maintenant pour ne pas les détruire. Quant à essayer de les
faire sortir, ce serait de l'héroïsme»/, affirme-t-on sous le
manteau. Toute personne en possession de la moindre image «sensible»
est traitée comme un criminel.

Tous les touristes, y compris les touristes chinois, doivent
respecter la consigne : pas de photos qui fâchent. Les agences
habilitées à recevoir des visiteurs étrangers se sont engagées auprès
du Bureau du Tourisme à surveiller étroitement leurs clients : /«Pas
de photos de militaires, ni de policiers. Pas de photos de bâtiments
détruits pendant les émeutes. Ne faites pas de photos d'un quelconque
incident, un quelconque heurt entre la population et les forces de
l'ordre/, insistent les guides. /S'il vous plaît, respectez les
ordres, nous sommes responsables de votre conduite.»

A ce jour, la stratégie est payante : aucune image n'a transpiré des
tueries de mars, ni des arrestations massives qui ont suivi. Quant à
celles de l'occupation militaire actuelle, elles se réduisent à
quelques photos volées. Le 25 juin, la Chine a pourtant annoncé la
réouverture du Tibet au tourisme. En fait, seuls de rares voyageurs
indépendants sont admis. Quant aux journalistes accrédités,
théoriquement bienvenus, on les empêche systématiquement de s'y
rendre. Le Tibet est la seule province de Chine dont l'accès soit
subordonné à un permis spécial - aux conditions désormais
draconiennes : séjour limité à six jours; visites et trajets
prédéfinis; guide, chauffeur et même véhicule désignés à l'avance et
impossibles à modifier... Ici, les touristes sont surveillés comme le
lait sur le feu.

«Jusqu'aux JO, il ne faut pas espérer autre chose que cette ouverture
en trompe-l'oeil/, estime le patron d'un café privé. /Une concession
à l'opinion publique internationale, aussi factice que la prétendue
reprise du dialogue avec les émissaires du dalaï-lama.»/ La Chine, à
l'évidence, cherche à gagner du temps au Tibet. Mais dans quel but ?
Que va-t-elle faire après les JO ? Remédier enfin aux causes réelles
de la colère tibétaine ? Ou, comme le redoutent les habitants
traumatisés de Lhassa, déclencher /«la répression finale»/ une fois
l'attention du monde détournée ?
Bureau National du CCT 1425, boul. René-Lévesque Ouest, 3e étage, Montréal (Québec) H3G 1T7 Canada
T: (514) 487-0665   ctcoffice@tibet.ca
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