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« Nous, les Tibétains, aspirons à une autonomie légitime et véritable, un arrangement qui permettrait aux Tibétains de vivre au sein de la République populaire de Chine. »

Chine, la fin d’un cycle

2 octobre 2009

Chine, la fin d’un cycle

Marie Holzman, Sinologue, auteur de nombreux ouvrages sur la Chine contemporaine dont « Chine, on ne bâillonne pas la lumière » (chez J.C. Gawsevitch, Paris 2009)
Vincent Metten, Directeur européen pour International Campaign for Tibet

Selon la tradition chinoise, un laps de soixante années représente un cycle de vie : en effet les douze animaux du zodiaque chinois se sont présentés cinq fois dans les cinq éléments qui déterminent leur nature (feu, bois, métal, eau et terre) et 12 fois 5 = 60. Donc, à l’âge de 60 ans, la République populaire de Chine se trouve bien à la fin d’un cycle. Elle doit se résoudre à entrer dans un nouveau cycle alors que la question de sa survie est toujours posée : va-t-elle rester arc-bouté sur un système monopolisé par le parti communiste ou pourra-t-elle se permettre de laisser une forme d’opposition et de liberté individuelle se développer ? En effet, le système politique chinois n’a jamais opéré sa « démaoïsation ». La forte présence du fondateur de la République populaire de Chine, Mao Zedong, reste, plus que jamais, une des sources de légitimité des dirigeants actuels. Un nouveau film a été réalisé à sa gloire pour ce soixantième anniversaire. Son portrait et son mausolée écrasent encore le cœur vital de la Chine : sur la place et sur la porte de la Paix Céleste, Tian’anmen.

" Elevons notre niveau de vigilance » était l’un des mots d’ordre favoris du Président Mao jusqu’à la fin de sa vie en 1976. En effet, le système s’est construit sur le concept de la lutte des classes. Cela a induit l’idée paranoïaque que l’ennemi intérieur devait être débusqué en tout lieu et à toute heure. Au début des années 1950, les Chinois se sont lancés dans la lutte contre les bourgeois, les capitalistes, les propriétaires terriens. A la fin des années cinquante, la cible s’est tournée contre les « droitiers », c’est-à-dire l’élite intellectuelle du pays. Dans les années 1960, le Président Mao s’est appuyé sur la jeunesse pour lancer la Révolution culturelle. A la fin des années 1970, il y a eu une petite variante et le successeur de Mao a provoqué une guerre éclair contre le Vietnam pour maintenir la cohésion nationale dans la phase de transition la plus délicate qu’ait connue ce vaste pays. Il fallait en effet amener la population à se réconcilier avec une idée qu’elle avait dû réprimer pendant trente ans : le profit. Tout d’un coup, les notions d’égalitarisme, d’économie planifiée allaient s’écrouler pour laisser la place à l’initiative privée. Et pourtant, il ne fallait pas que le monopole du PCC en pâtisse. Une gageure rondement menée puisque, trente ans plus tard, le taux de croissance économique est devenu la seule source de légitimité d’un régime aux abois. L’Etat défend maintenant l’intérêt des patrons et veille à éviter que les conflits sociaux débouchent sur l’émergence de syndicats indépendants, qui sonnerait le glas du régime.

Dans le contexte actuel, relancer la lutte des classes engendrerait un tel chaos que cette stratégie n’est plus envisageable. En revanche, depuis les événements du 11 septembre 2001, la lutte contre le terrorisme, et sa variante chinoise du séparatisme, ont pris le relais. En l’absence de toute idéologie constructive, quoi de plus « porteur » que de dénoncer les menées « hypocrites » du Dalaï Lama pour récupérer la direction du Tibet, ou la main noire de Rabyia Kadeer, célèbre exilée ouïghoure, pour expliquer les explosions de violence qui se sont produites au Xinjiang depuis juillet dernier ? Ce sont maintenant les ethnies qui vivent à la périphérie de la Chine qui jouent le rôle de catalyseur d’un nationalisme de plus en plus volatile. C’est ainsi que le monde entier a pu assister, par vidéos interposées, à l’entrée des tanks et de l’armée dans Lhassa en mars 2008, et, cet été, à de véritables massacres interethniques dans les rues d’Urumqi qui auraient fait près de deux cents morts, Han et Ouighours confondus, et plus de sept mille blessés, selon les chiffres officiels.

Il est clair que le système politique actuel a atteint ses limites et nombreux sont les intellectuels chinois, les anciens cadres du parti, les opposants, les militants pour la défense des droits civiques, actifs ou en prison, qui le clament : une Chine non démocratique devient une menace pour sa population, et pour le monde entier. Incapable de tenir compte des revendications et des attentes locales, régionales ou internationales, les réactions du pouvoir restent placées sous le signe de la force et non du dialogue, ce qui augmente le ressentiment et la frustration, et provoque une violence accrue.

Un système fédéral responsable permettrait aux Han (92% de la population) et aux minorités de jouir d’une véritable autonomie qui fait aujourd’hui défaut. C’est ce que des intellectuels chinois comme Yan Jiaqi, Wang Lixiong proposent depuis des décennies. Les envoyés du Dalai Lama ont quant à eux ont demandé par écrit la mise en ouvre d'une véritable autonomie pour tous les Tibétains, mais ces propositions ont été rejetées dans leur totalité par le gouvernement chinois.

Pourtant, depuis les massacres au Xinjiang, des voix isolées se font entendre en Chine pour faire remarquer que la méthode pacifique du dialogue, prônée par le Dalai Lama serait sans doute de loin préférable au déferlement de violence qui risque de se produire si l’exaspération des Chinois et des minorités malmenés par les conséquences d’un développement économique brutal atteint un point de non-retour.. La fin d’un cycle : venu au pouvoir grâce à l’armée, le PCC ne risque-t-il pas de perdre le pouvoir par les armes ? Une perspective rarement évoquée mais pas si invraisemblable, hélas.
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