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« Compassion et tolérance ne sont pas des signes de faiblesse mais de force. »

Condoléances à la Chine pour des victimes tibétaines

27 avril 2010

Le Monde 26 Avril 2010 

http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3232,50-1342862,0.html 

Claude B. Levenson

Non, cette fois la terre n'a pas tremblé en Chine, mais à Jyekundo (Yushu en mandarin) au Tibet, et ce sont essentiellement des Tibétains qui ont été frappés par ce brutal coup de colère. Inutile de ratiociner à l'heure d'un tel désastre, mais tout de même, le respect le plus élémentaire dû aux victimes est de mentionner correctement leur identité réelle, et de leur accorder la dignité essentielle de mourir en tant que tels sur leur propre sol ancestral. Aussi, tous les grands de ce monde qui se sont empressés d'envoyer des messages de condoléances au président chinois auraient-ils été tout aussi bien avisés d'en présenter au dalaï-lama et à tous les Tibétains, de l'extérieur comme de l'intérieur.

 

 

A force de feindre d'ignorer le différend entre les deux voisins au cœur de la Haute Asie, on finirait par oublier trop commodément que le Tibet est un pays occupé depuis six décennies, que son peuple est captif d'un pouvoir colonisateur et que son droit fondamental à l'autodétermination lui est dénié par un régime autocratique. A force de s'incliner si bas devant une réussite économique qui aveugle ceux pour qui tout horizon est d'argent sans souci d'autrui, la vue se brouille et l'ignorance, volontaire ou non, fait le reste.

 

Le Kham et l'Amdo (est et nord-est de Lhassa) ont été administrativement rattachés aux provinces chinoises adjacentes en 1965 lors de la création officielle de la région dite autonome tibétaine (RAT) et du Qinghaï. Ce changement de nom est une manière d'appropriation de l'espace en effaçant la mémoire de l'appellation historique, ce qui n'a pas empêché cette vaste contrée de demeurer farouchement fidèle à sa "tibétanité". Elle fut également le théâtre, dans les années 1950-70, d'une résistance armée acharnée à la domination chinoise, dont le groupe Chushi Gangdruk fut le plus irréductible.

Cet esprit frondeur n'a pas disparu, et en 2008, les habitants de ce territoire d'altitude (3 500-4 000 m) ont saisi l'occasion de réaffirmer leur attachement à leurs racines et au dalaï-lama. Il n'est donc pas surprenant d'apprendre que des survivants du séisme ont envoyé une pétition au chef de l'Etat Hu Jintao et au premier ministre Wen Jiabao pour solliciter que le dalaï-lama soit autorisé à venir partager leur deuil et les réconforter… Le leader exilé avait déjà fait savoir qu'il priait pour les victimes et qu'il était prêt à se rendre sur place.

Les autorités chinoises aimant prouver chiffres à l'appui leur sollicitude pour les "ethnies minoritaires comme les Tibétains" se retrouvent confrontées à une réalité dont les implications politiques n'échappent à aucun stratège. Un ex-berger nomade raconte avoir dû se séparer de son troupeau avant d'emménager dans une maison qu'il a dû payer et il n'a désormais plus rien – sauf la volonté de quitter au plus vite cette existence qu'il n'aime pas dans une ville qui n'a rien à lui offrir en échange de sa prairie, de son horizon et de son silence perdus : on lui a promis une tente, il l'attend pour repartir, quitte à aller "faire paître les bêtes de ceux qui sont restés en liberté"

Malgré les restrictions, des témoignages s'accumulent sur la détresse des survivants, la solidarité qui s'organise vaille que vaille, le ressentiment aussi qui monte en raison des secours qui tardent et s'occupent d‘abord des bâtiments administratifs officiels et des immeubles résidentiels, sans trop se préoccuper des plus mal lotis. Les moines des environs sont venus à la rescousse, aidant à mains nues les sinistrés à déblayer les corps et à récupérer de modestes biens – une équipe de télévision étrangère a filmé une photo du dalaï-lama pieusement retirée des décombres… Ce n'est pas forcément du goût des responsables chinois, dont l'un a cru bon de féliciter les moines "de montrer ainsi leur amour envers la nation, la religion et la patrie". Difficile de ne pas y voir une récupération politique, alors que les moines, honnis par le pouvoir, s'apprêtaient à célébrer les rites funéraires devant des monceaux de corps sans vie, afin que les victimes soient dignement accompagnées jusqu'à la crémation, faute de pouvoir, en raison du nombre de cadavres, respecter les usages ancestraux. Les troupes chinoises dépêchées sur place souffrent du mal d'altitude – mais les Tibétains vivant déjà sous surveillance permanente renforcée craignent de les voir prolonger leur séjour : nombre de survivants préfèrent fuir la ville et les "villages socialistes" où ont été parqués des dizaines de milliers de nomades pour regagner montagnes ou collines des alentours, jugées désormais plus sûres. Certains s'interrogent sur un avenir de plus en plus incertain, et mettent en cause à mi-mots l'implantation d'usines, l'exploitation des mines et la construction de barrages sur les grandes rivières de la région – autant de facteurs à leurs yeux dangereux pour leur environnement et leur mode de vie, alors qu'eux-mêmes n'ont aucunement voix au chapitre.

*Claude B. Levenson est écrivain. Dernier ouvrage : Tibet Tibétains, Glénat 2010

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