Témoignage du Vén. Palden Gyatso au Forum des Droits de l'Homme (Oslo, 19/5/2009)
(complément écrit de son allocution à la tribune du Forum)
Mon nom est Palden Gyatso, j'ai 78 ans. Je suis né au village de Kyishong (comté de Panam, préfecture de Shigatse, 'Région ''Autonome'' du Tibet' [6]). J'étais moine au monastère de Drepung Loseling [1]. Au total j'ai passé 33 ans de réclusion au Tibet dans diverses prisons chinoises et camps de travaux forcés.
Le 10 mars 1959, alors que je me rendais à Lhassa pour un travail personnel, j'ai croisé un grand nombre de Tibétains se dirigeant vers le Norbulingka [2]. Ils m'ont appris que Sa Sainteté le Dalaï Lama avait été invité à un spectacle de danse par l'Armée Populaire de Libération [3] précisant qu'il vienne sans gardes du corps. La population tibétaine, très inquiète des risques encourus par Sa Sainteté, s'était mise en route pour l'empêcher d'aller à ce spectacle. Je me suis joint à eux. Toute la foule de Tibétains clamait des slogans tels que ''Le Tibet est un pays indépendant !'', '' Longue vie à Sa Sainteté le Dalaï Lama ! '', '' Chinois, hors du Tibet !'' ...
Pour avoir ainsi exercé sans violence notre droit à la liberté d'expression, on m'a infligé une peine de sept ans d'emprisonnement à Drapchi [4], et à deux ans de privation de mes droits civiques.
Dans les prisons chinoises, la période 1960-1963 fut la plus abominable de toutes: pendant ces 3 ans, nous avons été victimes d'atrocités et de souffrances inimaginables. Ne pouvant plus supporter ces sévices inhumains et les tortures, j'ai réussi à m'évader de la prison avec six autres prisonniers politiques; on a ensuite tenté de s'échapper du Tibet. Hélas, on a tous été de nouveau arrêtés et condamnés à diverses peines de prison. Accusé d'être le meneur, mon incarcération a été prolongée de 8 ans, d'où un total de 15 ans.
Ma peine d'emprisonnement a expiré en 1975. Mais alors on m'a de nouveau condamné à 15 années de plus sur le chef d'accusation '' a failli dans la réforme de sa mentalité ''... Et ils m'ont transféré à Nyethang Zhuanwa Chang, un camp de travaux forcés tristement connu, à 25 km environ de Lhassa.
Plus tard, le 26 août 1983, alors que je me trouvais en retraite au monastère de Drepung - ayant obtenu 3 mois de permission de mon camp de travail - la Police paramilitaire chinoise a soudain fait irruption dans ma chambre. On m'arrêta sur le champ, en m'accusant d'avoir placardé des affiches dénonçant la politique menée par Pékin au Tibet. J'ai alors été condamné à une peine supplémentaire de 8 ans, et transféré à Old Seitru (Unité-4), au nord-est de Lhassa, dans la vallée de Sangyip.
Tout au long de ces 33 années dans divers pénitenciers, j'ai vu mourir de nombreux prisonniers politiques (environ 75% d'entre eux sont morts de faim). Beaucoup aussi succombèrent sous la torture. Et un grand nombre de prisonniers politiques innocents ont été exécutés par le Pouvoir chinois, et pour de futiles griefs: par exemple, j'ai assisté en 1970 à l'exécution de Tseten Wangchuk (de Lhassa), tout simplement parce qu'il avait refusé de ramasser des excréments humains, une corvée quotidienne imposée aux prisonniers politiques. Ainsi, pour les Chinois, les excréments humains sont plus précieux qu'une vie humaine...
Au Tibet, le recours à la torture est systématique dans la plupart des prisons et centres de détention chinois . Les Autorités chinoises mettent en oeuvre d'atroces et multiples formes de torture : les prisonniers sont notamment torturés avec des bâtons et matraques électriques [9] (prévus à l'origine pour le bétail) sur les parties sensibles du corps (la bouche, la poitrine, le cou, etc.). Même les femmes détenues sont soumises à ces électro-chocs. Maintes fois ils m'ont infligé ces tortures à l'électricité: entre autres, lors d'un interrogatoire à Drapchi - le 13 oct. 1990 - ils m'ont torturé avec une matraque électrique qui m'a fait perdre trois dents; peu après toutes les autres dents sont tombées.
Autre torture chinoise des plus fréquentes: les menottes aux poignets et aux chevilles des prisonniers. Ils ont plusieurs types de menottes: les unes en métal avec une chaîne très courte reliant les deux bracelets; d'autres plus légères mais avec des bracelets aux bords acérés. Lors des interrogatoires, les policiers chinois peuvent se mettre à presser très fort sur les boucles pour que leur métal tranchant transperce la peau des poignets.
Pour ma part, ils m'ont contraint à garder les mains et les pieds menottés, nuit et jour, pendant mes huit premiers mois d'incarcération. Plus tard, quand j'ai été envoyé travailler dans une fabrique de tapis, on m'ôta les menottes aux poignets mais ils m'ont laissé les menottes aux chevilles pendant encore deux ans.
La ''cellule d'isolement'' est une autre forme de torture cruelle, très pratiquée dans les prisons chinoises. J'ai été confiné dans une cellule d'isolement pendant 11 mois à Old Seitru: le plafond était si bas que j'étais contraint de rester assis; et ses parois étaient faites de plaques métalliques qui la rendaient glaciale en hiver.
Autre fréquente torture: la ''suspension aérienne'', où on maintient le prisonnier suspendu au plafond par ses bras attachés derrière le dos. Lors d'un de mes interrogatoires au monastère de Gadang (Panam), j'ai été laissé ainsi suspendu pendant sept jours d'affilée jour et nuit... Les gardiens chinois m'avaient d'abord lié les bras dans le dos avec une corde qu'ils ont lancée autour d'une poutre. Puis ils m'ont hissé en tirant mes bras vers le plafond. La douleur était si atroce que je hurlais et je n'ai pu m'empêcher d'uriner malgré moi.
Au cours des séances de torture, ils forcent les prisonniers politiques à avouer des crimes qu'ils n'ont jamais commis; ils exigent aussi de dénoncer le Dalaï Lama et de déclarer que le Tibet appartient à la Chine. Mais j'ai préféré endurer les tortures les plus atroces et toutes ces souffrances plutôt que de renier Sa Sainteté le Dalaï Lama, ou de dire que le Tibet aurait fait partie de la Chine.
Historiquement, le Tibet n'a jamais appartenu à la Chine, et le Tibet était un État indépendant avant l'occupation chinoise. La nature des relations entre le Tibet et la Chine était exclusivement de type ''prêtre-protecteur'' sans subordination politique contrairement aux allégations actuelles de Pékin. En tant qu'État indépendant, le Tibet a d'ailleurs signé de nombreux traités avec d'autres pays, dont le Traité de Shimla en 1914 conclu entre le Tibet et l'Inde britannique.
Mais le passé reste le passé. Inutile de revenir en arrière. Pour garantir la paix mondiale et pour le bénéfice mutuel des deux Peuples, Tibétains et Chinois, Sa Sainteté le Dalaï Lama a décidé l'abandon en 1979 de la lutte pour l'indépendance du Tibet, en proposant la démarche de la ''Voie médiane'', mutuellement bénéfique, pour résoudre le problème du Tibet. La ''Voie Médiane'' vise à obtenir une véritable autonomie pour le Peuple tibétain dans le cadre de la Constitution de la République Populaire de Chine (RPC).
Depuis la reprise en 2002 des pourparlers directs avec les Autorités chinoises, les émissaires de Sa Sainteté le Dalaï Lama ont eu huit séries de rencontres avec des responsables chinois. Au cours du 8ème round [5], nos Envoyés leur ont soumis le ''Mémorandum pour une Autonomie effective du Peuple tibétain'' [5], une proposition établie conformément aux droits des ''Minorités nationales'' et aux règles d'autonomie inscrits dans la Constitution chinoise: notre demande d'autonomie effective ne fait donc que respecter le Droit chinois.
La préservation et le développement de notre identité tibétaine unique - avec notamment sa langue, sa religion et sa culture - constituent les exigences fondamentales du Peuple tibétain.
Mais, malgré cela, les Autorités chinoises ont rejeté notre Mémorandum en le traitant de ''revendication d'indépendance du Tibet'', de ''semi-indépendance'', ou encore de "volonté déguisée d'indépendance". Et en toutes occasions ils continuent de calomnier et de critiquer Sa Sainteté le Dalaï Lama.
Le Peuple tibétain a subi la répression et la privation de ses droits humains fondamentaux. Et aujourd'hui la situation reste inchangée au Tibet, avec des Autorités chinoises qui continuent à perpétrer des arrestations, à emprisonner les gens, à les torturer et à les assassiner.
Cette oppression continuelle dont souffre le Peuple tibétain l'a conduit à des protestations de grande ampleur à partir du 10 mars 2008, et le soulèvement populaire s'est propagé à l'ensemble du Tibet [6].
Face à ces manifestations non-violentes, la répression décrétée par le Pouvoir chinois a été d'une brutalité extrême: au moins 220 Tibétains furent tués [7], plus de 300 ont été condamnés, plus de 5600 arrêtés et placés en détention, plus de 1000 ont disparu, et plus de 1299 Tibétains ont été blessés.
Cinq Tibétains ont été condamnés à mort: Lobsang Gyaltsen et Loyak, sans sursis [8]; Tenzin Phuntsok, Kangtsuk et Penkyi dont les exécutions restent en sursis pour deux ans. Penkyi [8] est la seule femme parmi les cinq Tibétains.
Quand ils apprennent mes 33 années de souffrances endurées dans les prisons chinoises, beaucoup de gens dans le monde me demandent ce que je ressens face aux Chinois. Comme je leur ai dit, et je le répète ici, je n'éprouve ni haine, ni colère; ni envers le Gouvernement chinois, ni à l'égard des personnes qui m'ont directement torturé. Car je suis un moine bouddhiste et je considère la colère comme l'une des émotions les plus néfastes. Il ne sert à rien d'être habité par la colère.
Aujourd'hui, si je partage avec vous les souffrances et les tortures que le Gouvernement chinois m'a infligées, ce n'est pas par colère vis-à-vis du Pouvoir chinois, mais parce qu'il est de mon devoir et de mon droit de témoigner de ce que le Gouvernement chinois fait subir au Peuple tibétain.
Tout ce que j'ai partagé ici avec vous aujourd'hui, tous ces actes, ce sont des faits réels et pour lesquels je dispose de toutes les preuves formelles.
Une fois en exil, j'ai voulu informer le monde sur la réalité de ce qui se passe au Tibet, en témoignant de mon histoire personnelle: j'ai écrit une autobiographie intitulée ''Le feu sous la neige'' [10], dans laquelle je tente de décrire toute l'inhumanité et la cruauté des sévices infligés à mes codétenus et à moi-même, sous le Régime sans justice de la RPC. J'y expose aussi les graves violations des droits de l'homme [7] perpétrées dans mon pays.
Avec cette autobiographie j'espère aussi pouvoir encourager les gens partout dans le monde à lutter pour leurs propres droits humains et leurs libertés fondamentales, parce que - quelque soit la gravité des souffrances et des épreuves que l'on doit endurer - notre quête de liberté doit rester vivante coûte que coûte.
La Liberté, c'est le sens même de notre vie à tous.
Grâce à ma liberté en exil, je veux pouvoir agir et parler au nom de tous ceux que l'on réduit au silence derrière les barreaux. Mon autobiographie expose de manière précise ce qu'a été ma vie en prison et, si cela vous intéresse, j'espère que vous voudrez bien la parcourir.
Sur ces mots, au nom de mes compatriotes tibétains qui souffrent au Tibet, dont ceux soumis à des sévices inhumains et à la cruauté des prisons chinoises, je voudrais vous demander humblement à vous tous ici, vous qui êtes épris de vérité et de paix, de nous soutenir et de vous élever vous aussi contre la barbarie et l'injustice dont sont victimes nos frères et soeurs au Tibet, et pour que soient restaurés nos droits humains légitimes et nos libertés fondamentales.
Vénérable Palden Gyatso
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Notes du traducteur :
[1] en 1959 (Drepung se trouve à 8 km environ à l'ouest de Lhassa).
[2] Norbulingka: Palais d'été du Dalaï Lama; situé à 3 km environ à l'ouest de Lhassa.
[3] Le spectacle était en plus sensé se tenir dans les quartiers militaires chinois.
[4] La prison de Drapchi, tristement célèbre, se trouve à Lhassa.
[5] Le 8ème round eut lieu début nov. 2008; le 9ème, fin janvier 2010, toujours sans la moindre concession de Pékin... Résumé du Mémorandum (fr): www.tibet-info.net/www/Synthese-du-Memorandum-sur-l.html#outil_sommaire_1
[6] Ce Soulèvement de masse s'est propagé en 2008 à l'ensemble du ''Tibet historique'', c'est à dire le Tibet d'avant l'annexion par les troupes de Mao, et qui s'étend bien au delà de cette partie centrale, redécoupée et dénommée 'Région ''Autonome'' du Tibet' par Pékin, et qui ne représente que 40% environ du Tibet d'avant 1950. Le Tibet historique équivaut à environ 26% du territoire total de la Chine si on cumule sa surface avec celles de ses colonies du Tibet, du Turkestan oriental, etc. Cartes: www.alternative-tibetaine.org/ressources.htm et www.tibet-info.net/www/Cartes-du-Tibet